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Michael de Montlaur
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Le 17 mai 2010 à 8 h 12 min   

Guy de Montlaur arrive en Angleterre en octobre 1942. Il est à la Caserne Surcouf début 1943.

… La troupe française tenait garnison à Criccieth (Pays de Galles). Chaque commando, pour avoir le droit de porter ce titre, avait dû suivre un entraînement spécial en Ecosse, à Achnacarry (Inverness). L’effort physique et moral demandé était sévère.

Mai 1943 trouvait les français à Eastbourne (Sussex). Après un séjour à Douvres (Kent), ils étaient à Seaford et Newhaven (Sussex). C’est au cours de l’hiver 1943-1944 que les Opérations Combinées les désignèrent pour effectuer des petits raids sur les côtes françaises, les iles anglo-normandes et la Hollande. Ces raids coutèrent la vie à neuf d’entre eux. Cinq autres français furent fait prisonniers mais s’évadèrent. (GdM in « La participation de la Marine française aux débarquements de Normandie de Corse et de Provence »).

En 1968, Montlaur se souvient.

La nuit dernière, au cours d’un bref interlude à ma présente insomnie, j’ai rêvé de Pierre Wallerand. J’ai revu en songe sa face têtue et bonne, ce mélange rare de dureté et d’immense bonté.

Pierre Wallerand est mort il y a presque vingt-cinq ans, à la nuit de Noël, en 1943.

Toute cette nuit du 14 juin 1968, j’ai essayé de retrouver la figure de Pierre Wallerand, j’ai dessiné beaucoup : en quête que j’étais de cet ami mort il y a longtemps. Je ne suis pas arrivé à concilier ce mélange parfait d’obstination et de saine gaieté.

Cet après-midi, le 16 juin, je pense avoir réussi à fixer, peut-être, cette face fraternelle. Même ma femme m’a dit que cette peinture lui rappelait les traits de cet ami.

Portrait de mon ami Pierre Wallerand - Mémorial de Caen

Je me suis alors senti plus à l’aise pour écrire un peu de la brève apparition qu’il a été pour moi et que je n’oublierai plus.

Il était Sergent-chef aux Special Service Brigades. On lui avait confié pour mission d’attaquer, tuer, ou peut-être faire prisonniers, les gens de la petite garnison allemande qui tenaient les blockhaus de Gravelines. On lui avait donné cinq hommes pour ce travail : les Quartiers-Maîtres Caron et Madec, les matelots Navrault, Pourcelot et Meunier. En raison du mauvais état de la mer son doris (moteur Austin) tomba en panne. Ils avaient en remorque un dinghy et pagayèrent jusqu’au rivage.

A l’atterrage, la situation était sans espoir puisqu’il n’y avait plus moyen, la mission accomplie, de regagner la Grande Bretagne. Il était 00.45 et, comme on l’a dit, la mer n’était pas d’huile.

Pierre Wallerand eut pour premier souci de mettre les cinq hommes qu’il avait à charge à l’abri – leur disant qu’il fallait tâcher d’obtenir des pêcheurs du coin des vêtements civils. Pour lui-même, il s’était réservé la meilleure part : il suffisait de rejoindre le Motor Torpedoe Boat qui était seulement à deux milles nautiques de la plage. Wallerand n’était pas évidemment un nageur de compétition. Il avait du fond. Il était costaud et avait une capacité thoracique au dessus de la normale. Il parvint à rejoindre le M.T.B. dont il espérait quelque miracle (on se demande lequel, car les M.T.B. n’avaient pas de canot de sauvetage). Quand, épuisé, il frappait les dernières brasses qui lui eussent permis de respirer, de réchauffer le pauvre corps costaud, mais à moitié gelé, l’Enseigne de Vaisseau Commandant qui ne l’avait pas vu non plus que le petit équipage – sauf un – donna l’ordre qu’on mette le cap sur Douvres. Au moment de la manœuvre d’appareillage, un seul matelot « aft » vit un corps « sucé » par les deux hélices des deux moteurs Rolls-Royce.

Pierre Wallerand était un sous-officier d’active. Il était invraisemblablement sérieux. Il avait son brevet de Chef de Section. Il était fait pour commander, pour être officier. Il avait fait connaissance en Espagne, au camp de Miranda del Obro, du colonel (à l’époque) Guy Schlesser qui – pour une raison que je n’ai pas pu savoir et ne saurai maintenant jamais – lui avait parlé de moi. (Il faut dire que Schlesser et moi – bien que je n’aie été à l’époque que Maréchal des Logis – avions de longues conversations, le soir, sur les formes que pouvait prendre notre guerre (la Russie, les Etats-Unis – c’était bien avant Pearl Harbour).

C'est comme celui qui peint après avoir vu un ami - janvier 1966

Toujours est-il que, quand, un beau matin je vis apparaître Pierre Wallerand, j’ai pensé qu’il était « de mon bord ». Il a eu la gentillesse de penser que j’étais du sien. Après Miranda, il avait fait un court séjour en Afrique du Nord, avait évidemment été déçu, s’était débrouillé je ne sais comment et nous avait rejoint à Cricceth (Galles du Nord).

Au début, il eut du mal à s’accoutumer aux mœurs en usage alors dans la Marine. Il lui déplaisait d’être tutoyé par un matelot, mains dans les poches et cigarette au bec. Je connais ce sentiment qu’on peut avoir de l’irrespect. Tous deux nous en avons parlé et nous sommes dit à peu près : tant pis pour la forme, s’ils sont assez bons pour casser la gueule des Allemands « comme toi et moi ».

Une autre chose dérangeait, puisqu’il venait de l’Infanterie. Il savait qu’avec « tout le barda » on « se tape 40 km par jour » (ce qui est idiot). Il ne savait pas qu’il est possible de marcher 7 milles en 55 ‘. Cela ne m’avait pas surpris,moi, pauvre ex-cavalier que j’étais. Au bout de deux jours Wallerand s’entraînait seul à marcher avant l’heure de l’appel.

Il était vraiment fait pour commander, au sens noble du terme : je veux dire indiquer, en des moments difficiles à ses hommes. « Ses » ne veut pas dire une possession quelconque – il veut dire que les gens dont on est responsable ont une relation affective avec celui qui les dirige – qu’ils ont en quelque sorte foi en celui qu’on leur a pour quelque temps attribué pour père, parce qu’ils sont souvent très jeunes et qu’ils ont peur, comme leur commandant, mais leur commandant est supposé avoir plus qu’eux, une certaine expérience. On risque, avec ce semblant de littérature de tomber dans le plus ordinaire des patriotismes pompiers… Et pourtant, quand on a vu des yeux remplis d’angoisse se tourner vers soi parce que……… Il n’est pas possible d’oublier. WALLERAND ne l’avait pas oublié qui s’était battu ferme en mai 1940, pourvu comme l’était l’Infanterie d’un équipement à peine revu depuis 1815. Ce qu’il savait : ses commandos savaient, le 24 décembre au soir, qu’il le savait. En cas de mort, ce n’est plus de confiance qu’il s’agit entre ceux qui sont commandés et celui qui commande : c’est une forme d’amour qui unit les uns et l’autre. Ce qui n’est pas toujours une sinécure pour l’autre.

Je crois que je n’ai jamais connu un homme aussi volontaire, aussi consciencieux, aussi énergique, aussi dévoué à ceux dont il ne considérait pas qu’ils étaient ses subordonnés mais chez qui naissait son espoir. Je n’ai de ma vie connu un tel honneur d’homme – un si grand courage.

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