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Michael de Montlaur
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Le 14 octobre 2010 à 18 h 20 min   

Voici un texte écrit par Guy de Montlaur à la fin de sa vie.

Jean Atlan était juif, il était aussi l’un des meilleurs peintres de sa génération.

J’ai fait sa connaissance un peu tard dans ma vie. C’était en 1950, au cours d’une exposition faite par moi chez Colette Allendy. Il m’a très vaguement prodigué les compliments d’usage…
Après l’expression traditionnelle qui veut qu’on exprime une sorte de « merci », Jean Atlan, connu de bien peu d’amateurs à ce moment, m’a seulement dit : « Écoute, mon vieux, je ne t’ai jamais vu avant mais j’ai l’impression qu’entre toi et moi il y a quelque chose de commun ».

Il faudrait évidemment avoir en tête la physionomie du Peintre. Heureusement je ne suis pas photographe. Je regarde seulement sa courte taille, ses cheveux un peu crépus, ses sourcils (je devrais dire son sourcil car il était constitué d’une barre noire qui surmontait deux yeux bleus d’une sorte de candeur irréelle), sa gentillesse ( il pouvait toutefois entrer en grande colère si on lui parlait de peintres négligeables) en font quelque chose de malheureusement irremplaçable.

Oh ! J’ai connu bien des peintres. Cela n’importe plus. J’ai connu Jean Atlan et sa femme Denise. Ils étaient plus que suffisants à mon éducation.

En 1942 Jean Atlan avait été accusé par la Gestapo d’avoir tué un soldat allemand. J’avais, depuis 1950, fait amplement connaissance avec lui. Sa franchise (une denrée qui semble se faire rare) avait fait pousser en moi quelque chose – rarement avouée- mais que je détenais depuis 1918 : je veux dire un certain sens de la vérité, souvent exagéré.
Un soir au Select (un bistrot au coin du boulevard Montparnasse et de la rue Vavin – autrefois célèbre auprès d’une certaine pédérastie mais qui était devenu à l’époque un vulgaire café où se rencontraient de pauvres peintres et sculpteurs qui, comme ceux qui pratiquent le même métier, sont parfois en quête d’une amitié qu’on ne peut trouver quand on est toujours seul), j’ai donc demandé à Jean : « Alors, ce boche que tu as descendu, est-ce que tu l’as vraiment tué ? Ou est-ce qu’on t’a seulement arrêté parce qu’on s’est dit : ce vulgaire juif qui enseigne la philosophie au Lycée Saint Louis, comment se fait-il qu’il soit toujours à Paris, alors qu’il devrait être ailleurs ? »
Jean m’a seulement répondu plus tard : « Tu sais, ce genre de choses on ne les connait pas vraiment. Est-ce que j’ai tué ce boche ? Est-ce seulement mon imagination qui me le fait penser ? Je t’aime bien, mais ce que j’ai pu faire ou ne pas faire, maintenant me semble dépourvu d’importance ».

Un ami commun, Ossip Zadkine, lui aussi un Israélite, devenu célèbre surtout à la suite d’une immense statue de bronze (semi-abstraite) qu’on peut voir à Rotterdam – une sorte d’allégorie de cette ville ravagée par les allemands en 1940 – était un ami extrêmement drôle. Un jour, toujours au « Select », une charmante chinoise est venue s’asseoir à notre table (Zadkine, Atlan et moi). Elle portait un nom chinois tout-à-fait imprononçable. Elle avait un charmant sourire. Zadkine, qui avait pourtant une petite difficulté à s’exprimer en français – mais, après tout, s’il savait s’exprimer en sculpture, n’était-ce pas plus que suffisant ? – m’a soudain demandé :

- As-tu jamais couché avec une chinoise ?
– Non.
– C’est dommage. C’est exactement la même chose que de coucher avec une bouteille.
– Je n’ai jamais, non plus, couché avec une bouteille.
– C’est bête. On a l’impression qu’on couche avec une vierge. C’est très étroit au début. Après, ça va tout seul.
La jeune chinoise riait de tout cœur, pas le moins du monde embarrassée par une certaine crudité qui lui semblait familière.

Un matin où Atlan et moi nous promenions Boulevard Montparnasse sous la neige (pendant l’hiver 1952) nous avons appris la mort du grand Paul Eluard. Après en avoir parlé quelque temps, Jean, qui n’avait pas peur de la mort, comme sa peinture et sa vie en témoignent et qui lui préférait la bonne plaisanterie me dit après avoir passé devant un magasin à grande vitrine : – « Est-ce que tu ne trouves pas que je ressemble à un vrai Bicot ? » Il portait un « duffle coat » dont il avait levé le capuchon… Sa réflexion était si juste que nous avons bien ri tous les deux et que même Paul Eluard a disparu d’une certaine tristesse que nous n’aimions pas.

Tout cela s’est passé, au fond, il y a bien longtemps. Zadkine et Atlan sont morts. J’espère que la jeune Chinoise est devenue une vieille Chinoise. Quant à moi qui ne suis encore en vie que grâce au professeur Nenna et à la volonté de Dieu, j’ai pensé que cette petite histoire banale pourrait un jour amuser un éventuel lecteur.

Jean a dû sa courte vie à deux médecins.

Le premier qui avait quelques vagues rapports avec la Gestapo a dit qu’Atlan étant très nettement fou, son lieu de séjour n’était pas un camp de concentration mais plutôt l’Hôpital Sainte Anne.

Le deuxième était un médecin de Sainte Anne qui, voyant le soi-disant fou, agrégé de philosophie et professeur enseignant à Saint Louis, lui conseille de peindre sur les murs de sa cellule « n’importe quoi », d’inonder sa pièce de réclusion de peintures difficilement imaginables.

Atlan n’avait jamais peint de sa vie. Cela est peut-être la preuve qu’il soit devenu ce qu’il est. Ce médecin lui a fait parvenir « Le Procès » de Kafka. La lecture idéale pour Jean en prison pour fous à une époque où les geôliers ressemblaient étrangement aux nazis. Ce médecin, plus tard, est venu prévenir Atlan que son cas intéressait particulièrement les psychiatres allemands – qu’il fallait d’urgence s’évader de Sainte Anne.

Heureusement, on était alors en 1944.

Je n’ai aucun commentaire à faire sur la peinture de Jean Atlan. Je ne suis heureusement pas un critique d’Art. Je ne suis qu’un vulgaire peintre qui a eu l’honneur de connaître le Peintre, l’Homme, le camarade le plus courtois. Ceux qui l’ont bien connu savent qu’avec sa mort la Peinture a perdu.

Il se trouve que l’Art ne meurt jamais.

Jean Atlan n’est pas mort

30 mai 1977

Quae est ista - 1977


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