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Michael de Montlaur
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Le 30 mai 2010 à 18 h 03 min   

… La traversée vers la France commence avec la nuit qui tombe lentement. On n’a pas vu un seul avion de la Luftwaffe. Chacun s’installe à sa convenance : les uns dans les deux cales, d’autres s’enveloppent dans des couvertures et dorment paisiblement jusqu’au lever du jour. Le vent souffle force 5.

Le jour se lève tout embrumé. A bâbord, on peut voir un contre-torpilleur couler. Son arrière s’élève, solennel comme un menhir, noir sur la mer grise. Une partie de l’équipage barbote alentour. Les deux LCI moteurs en panne, se dandinent maintenant, à peut-être 6 nautiques du littoral. La France n’est pour les passagers qu’une mince bande de sable ocre-jaune. Il y a une houle de fond. On se remet en marche à 06 h 45. Le débarquement aura lieu à 07 h 20.

Pegasus before landing - janvier 1956

Maintenant, c’est un large ruban de terre et des maisons qui s’offrent aux yeux des fusiliers marins. La défense côtière les a pris à partie, et de petites lumières rouges et oranges s’allument devant eux, comme les plots d’un immense billard électrique. Le bruit est assourdissant. Les premières gerbes jaillissent autour des bâtiments. L’ordre est donné que tout le monde descende dans les cales pour s’équiper.

La défense côtière était constituée principalement par des canons de 88 millimètres, d’anciens 77 millimètres, des pièces de 50 et de 47 millimètres, des canons antiaériens, des mortiers de 80 et des mitrailleuses lourdes Maxim. La plage était aussi balayée par le feu ennemi de Merville (à 5400 m à l’est) qui couvrait les plages jusqu’à Lion-sur-Mer. Outre le redoute de Merville, la plus forte opposition provenait de l’ancien casino de Riva-Bella (rasé et remplacé par un blockhaus), lui-même couvert par la batterie du Château-d’Eau.

Au moment de se mettre à l’eau, il n’y a chez les Français que des blessés légers. Le pire a été évité puisque ni l’un ni l’autre des deux LCI n’a été coulé. Les passerelles ayant été arrachées par le tir des blockhaus, on saute à la mer. Malgré le poids des armes et des munitions, la « Mae West » et le « Ruck Sack » (qui recèle, pour quelques minutes, un peu d’air) aident à maintenir la tête hors de l’eau.

Il n’y a du reste pas plus de cinquante mètres à nager avant d’avoir pied.

Le débarquement a lieu à marée basse. Les allemands avaient fait ficher dans le sable des troncs d’arbres en haut desquels (à deux mètres du sol), on peut voir les « Tellerminen » destinées à faire sauter les péniches de débarquement.

Avant les commandos, le 2ème bataillon du East Yorkshire Regiment a été débarqué afin de faire exploser les mines anti-personnel et de fixer le feu ennemi, une fois la plage traversée. A l’heure où les français touchent terre, le East Yorkshire a déjà perdu 75 % de son effectif. Un char Sherman DD, qui l’avait appuyé de son tir, légèrement à droite des assaillants, brûle ainsi qu’un « Flailer Tank ».

Droit au coeur - juin 1955

Ceux des commandos qui traversent les 150 mètres que fait la plage en largeur, au pas de course, arrivent en général à atteindre l’angle mort où se trouve pour le moment la route du littoral. Ceux qui, au contraire cherchent à esquiver le tir ennemi en se jetant à terre sont tués ou blessés.

114 des 180 commandos français atteindront le lieu de ralliement. C’est une ancienne colonie de vacances, plus qu’à moitié démolie. Pourtant, avant d’y parvenir, il avait fallu traverser un champ de mines, encore clos de barbelés que surmontait la pancarte à tête de mort et tibias « Achtung Minen ». C’est le second maître Guy Hattu qui s’était chargé de cisailler les barbelés.

A l’abri relatif des murs en ruines, on décapelle les « ruck sacks », dont on retire les charges d’explosifs. On nettoie comme on peut les armes enduites de sable et de sel. C’est la chemise qui fait office de chiffon.

GdM in « La participation de la Marine française aux débarquements de Normandie de Corse et de Provence » – 1969

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Michael de Montlaur
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Le 22 mai 2010 à 19 h 52 min   

Je découvre encore de nouveaux documents. Ce sont les archives du Ministère de la Défense à Vincennes qui m’ont permis de voir le dossier « Résistance » de Montlaur.

Parmi ces documents, une recommandation auprès des Forces Françaises Libres du Général De Gaulle qu’il désire rejoindre. Ce document, rédigé à Lisbonne, est signé Ch Gorlier.

Ce même Gorlier est directeur d’un hôtel situé Praça do Rossio à Lisbonne :

L’Hôtel Avenida Palace serait-il le même où a séjourné Montlaur pendant ses trois mois passés à Lisbonne ? Et que dire de l’historique de l’hôtel présenté sur leur site… Un jeune homme parlant couramment le français, l’anglais et le portugais a dû… Qui sait ?

Guy de Montlaur - décembre 1942, Londres

Voici son acte d’engagement dans les FFL :

A l’époque, ce n’était qu’un bout de papier, maintenant, c’est une trace glorieuse. Surtout quand on connait la suite.

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Michael de Montlaur
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Le 17 mai 2010 à 8 h 12 min   

Guy de Montlaur arrive en Angleterre en octobre 1942. Il est à la Caserne Surcouf début 1943.

… La troupe française tenait garnison à Criccieth (Pays de Galles). Chaque commando, pour avoir le droit de porter ce titre, avait dû suivre un entraînement spécial en Ecosse, à Achnacarry (Inverness). L’effort physique et moral demandé était sévère.

Mai 1943 trouvait les français à Eastbourne (Sussex). Après un séjour à Douvres (Kent), ils étaient à Seaford et Newhaven (Sussex). C’est au cours de l’hiver 1943-1944 que les Opérations Combinées les désignèrent pour effectuer des petits raids sur les côtes françaises, les iles anglo-normandes et la Hollande. Ces raids coutèrent la vie à neuf d’entre eux. Cinq autres français furent fait prisonniers mais s’évadèrent. (GdM in « La participation de la Marine française aux débarquements de Normandie de Corse et de Provence »).

En 1968, Montlaur se souvient.

La nuit dernière, au cours d’un bref interlude à ma présente insomnie, j’ai rêvé de Pierre Wallerand. J’ai revu en songe sa face têtue et bonne, ce mélange rare de dureté et d’immense bonté.

Pierre Wallerand est mort il y a presque vingt-cinq ans, à la nuit de Noël, en 1943.

Toute cette nuit du 14 juin 1968, j’ai essayé de retrouver la figure de Pierre Wallerand, j’ai dessiné beaucoup : en quête que j’étais de cet ami mort il y a longtemps. Je ne suis pas arrivé à concilier ce mélange parfait d’obstination et de saine gaieté.

Cet après-midi, le 16 juin, je pense avoir réussi à fixer, peut-être, cette face fraternelle. Même ma femme m’a dit que cette peinture lui rappelait les traits de cet ami.

Portrait de mon ami Pierre Wallerand - Mémorial de Caen

Je me suis alors senti plus à l’aise pour écrire un peu de la brève apparition qu’il a été pour moi et que je n’oublierai plus.

Il était Sergent-chef aux Special Service Brigades. On lui avait confié pour mission d’attaquer, tuer, ou peut-être faire prisonniers, les gens de la petite garnison allemande qui tenaient les blockhaus de Gravelines. On lui avait donné cinq hommes pour ce travail : les Quartiers-Maîtres Caron et Madec, les matelots Navrault, Pourcelot et Meunier. En raison du mauvais état de la mer son doris (moteur Austin) tomba en panne. Ils avaient en remorque un dinghy et pagayèrent jusqu’au rivage.

A l’atterrage, la situation était sans espoir puisqu’il n’y avait plus moyen, la mission accomplie, de regagner la Grande Bretagne. Il était 00.45 et, comme on l’a dit, la mer n’était pas d’huile.

Pierre Wallerand eut pour premier souci de mettre les cinq hommes qu’il avait à charge à l’abri – leur disant qu’il fallait tâcher d’obtenir des pêcheurs du coin des vêtements civils. Pour lui-même, il s’était réservé la meilleure part : il suffisait de rejoindre le Motor Torpedoe Boat qui était seulement à deux milles nautiques de la plage. Wallerand n’était pas évidemment un nageur de compétition. Il avait du fond. Il était costaud et avait une capacité thoracique au dessus de la normale. Il parvint à rejoindre le M.T.B. dont il espérait quelque miracle (on se demande lequel, car les M.T.B. n’avaient pas de canot de sauvetage). Quand, épuisé, il frappait les dernières brasses qui lui eussent permis de respirer, de réchauffer le pauvre corps costaud, mais à moitié gelé, l’Enseigne de Vaisseau Commandant qui ne l’avait pas vu non plus que le petit équipage – sauf un – donna l’ordre qu’on mette le cap sur Douvres. Au moment de la manœuvre d’appareillage, un seul matelot « aft » vit un corps « sucé » par les deux hélices des deux moteurs Rolls-Royce.

Pierre Wallerand était un sous-officier d’active. Il était invraisemblablement sérieux. Il avait son brevet de Chef de Section. Il était fait pour commander, pour être officier. Il avait fait connaissance en Espagne, au camp de Miranda del Obro, du colonel (à l’époque) Guy Schlesser qui – pour une raison que je n’ai pas pu savoir et ne saurai maintenant jamais – lui avait parlé de moi. (Il faut dire que Schlesser et moi – bien que je n’aie été à l’époque que Maréchal des Logis – avions de longues conversations, le soir, sur les formes que pouvait prendre notre guerre (la Russie, les Etats-Unis – c’était bien avant Pearl Harbour).

C'est comme celui qui peint après avoir vu un ami - janvier 1966

Toujours est-il que, quand, un beau matin je vis apparaître Pierre Wallerand, j’ai pensé qu’il était « de mon bord ». Il a eu la gentillesse de penser que j’étais du sien. Après Miranda, il avait fait un court séjour en Afrique du Nord, avait évidemment été déçu, s’était débrouillé je ne sais comment et nous avait rejoint à Cricceth (Galles du Nord).

Au début, il eut du mal à s’accoutumer aux mœurs en usage alors dans la Marine. Il lui déplaisait d’être tutoyé par un matelot, mains dans les poches et cigarette au bec. Je connais ce sentiment qu’on peut avoir de l’irrespect. Tous deux nous en avons parlé et nous sommes dit à peu près : tant pis pour la forme, s’ils sont assez bons pour casser la gueule des Allemands « comme toi et moi ».

Une autre chose dérangeait, puisqu’il venait de l’Infanterie. Il savait qu’avec « tout le barda » on « se tape 40 km par jour » (ce qui est idiot). Il ne savait pas qu’il est possible de marcher 7 milles en 55 ‘. Cela ne m’avait pas surpris,moi, pauvre ex-cavalier que j’étais. Au bout de deux jours Wallerand s’entraînait seul à marcher avant l’heure de l’appel.

Il était vraiment fait pour commander, au sens noble du terme : je veux dire indiquer, en des moments difficiles à ses hommes. « Ses » ne veut pas dire une possession quelconque – il veut dire que les gens dont on est responsable ont une relation affective avec celui qui les dirige – qu’ils ont en quelque sorte foi en celui qu’on leur a pour quelque temps attribué pour père, parce qu’ils sont souvent très jeunes et qu’ils ont peur, comme leur commandant, mais leur commandant est supposé avoir plus qu’eux, une certaine expérience. On risque, avec ce semblant de littérature de tomber dans le plus ordinaire des patriotismes pompiers… Et pourtant, quand on a vu des yeux remplis d’angoisse se tourner vers soi parce que……… Il n’est pas possible d’oublier. WALLERAND ne l’avait pas oublié qui s’était battu ferme en mai 1940, pourvu comme l’était l’Infanterie d’un équipement à peine revu depuis 1815. Ce qu’il savait : ses commandos savaient, le 24 décembre au soir, qu’il le savait. En cas de mort, ce n’est plus de confiance qu’il s’agit entre ceux qui sont commandés et celui qui commande : c’est une forme d’amour qui unit les uns et l’autre. Ce qui n’est pas toujours une sinécure pour l’autre.

Je crois que je n’ai jamais connu un homme aussi volontaire, aussi consciencieux, aussi énergique, aussi dévoué à ceux dont il ne considérait pas qu’ils étaient ses subordonnés mais chez qui naissait son espoir. Je n’ai de ma vie connu un tel honneur d’homme – un si grand courage.

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Michael de Montlaur
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Le 5 mai 2010 à 21 h 49 min   

J’ai toujours connu cette peinture. Comme pour beaucoup d’autres, j’imaginais ce qu’il y avait dedans. Et là, pas de doute, la patte d’un chat, avec les griffes en bas à gauche.

Voici venir l'automne - décembre 1961

Tout à l’heure, je tombe sur un texte de Montlaur, daté du 28 décembre 1961. C’est la première fois que je vois ce texte. Je cherche à quelle peinture il correspond… et je trouve !

Il n’y a qu’une flaque de laque de garance foncé qui pourrait réchauffer un tel paysage de métal. Le bleu coupant du ciel pâle et net, l’acier des ruisseaux et des routes, le givre qui cisèle les arbres : tout cela réclame une dépouille sanglante.

Qu’une main aux serres aigües arrache à ma poitrine ce cœur tout rouge et chaud, pour le jeter dans l’hiver du bois : et voilà mon tableau tout composé. Le voilà juste.

C’est à l’hiver qu’appartient mon cœur.

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