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Michael de Montlaur
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Le 17 juin 2010 à 18 h 03 min   

Juste parce que demain, c’est le 18 juin.
Guy de Montlaur a reçu la légion d’honneur à 27 ans…

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Michael de Montlaur
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Le 12 juin 2010 à 12 h 14 min   

Destruction de la ville - janvier 1955

Dans la matinée du 7 juin, les hommes s’enterrent davantage et aménagent les trous individuels qu’ils agrandissent. Ils creusent des couloirs reliant les trous, fabriquent des toits qui sont recouverts de touffes d’herbes arrachées dans les environs.

A 16 h 00 le même jour, 4 chars allemands, dont un Mark VI, arrivent de Bréville. Ils sont arrêtés par quelques Sherman au moment où ils vont rentrer dans Amfréville, l’un d’eux brûle, et les 3 autres (dont le Mark VI) font inverseur.

Vers 23 h 00, le second maître qui commande la troupe 1 pousse une reconnaissance, accompagné d’un quartier-maître et de 2 matelots. Ils s’éloignent vers l’est, jusqu’à une distance d’un kilomètre, au lieudit Le Bas-de-Bréville. Aucun contact avec les allemands. Mais le lendemain matin (le 8), à 05 h 00, les mêmes veulent refaire le chemin parcouru quelques heures avant : or, à 200 mètres de leurs lignes, ils aperçoivent une forme allongée. Le second maître tire et casse la jambe gauche d’un caporal allemand. Ce dernier est amené au Plein, puis au quartier général de Lord Lovat, à Hauger. Le prisonnier interrogé dit appartenir à l’un des 2 bataillons portés de la 12è S.S. « Hitler Jugend » Division stationnée à l’est du Bas-de-Bréville. Il dit qu’on l’avait envoyé en reconnaissance avec deux autres soldats, en lui donnant l’ordre de rester en observation le plus près possible des lignes alliées, jusqu’à ce qu’un contingent de son bataillon vint le rejoindre. Il dit aussi qu’on l’avait prévenu que les « bérets verts » et les « bérets rouges » fusillaient leurs prisonniers.

Etant donné la nature du terrain (haies, pommiers… les foins n’avaient pas été faits, ni le blé moissonné), Lord Lovat avait donné l’ordre qu’on n’ouvrit le feu en aucun cas à plus de 50 mètres et qu’on fit en sorte de rester aussi camouflé que possible. La défense du Plein consistait en quatre Bren guns, 8 Tommy guns, un mortier de 2 inches et les 19 fusils de la troupe 1, ainsi que les deux vickers du n° 3.

A l’abri du parfait écran que constitue la haie en bordure est, on commence d’apercevoir, à la jumelle, des formes qui rampent dans les hautes herbes, à 200 mètres environ. Il est 09 h 00. Ce n’est qu’à 09 h 45 que l’ennemi atteint la portée de 50 mètres. Le signal est donné, toutes les armes de la position entrent simultanément en action. Le vacarme règne. Le mortier, qui tire long, ajoute à la confusion.

Il y avait peut-être eu une quarantaine de S.S. qui maintenant s’enfuient, s’egaillent parmi les haies. Il s’était agi d’une simple prise de contact entre les gens du Plein et leurs vis-à-vis : elle se soldait par une dizaine d’Allemands laissés sur le terrain.

Il n’y avait pas de pertes du côté franco-britannique.

Il faut être raisonnable mais pas trop - 18 février 1967

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Michael de Montlaur
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Le 3 juin 2010 à 23 h 33 min   

… La troupe 1 a été la plus éprouvée. L’enseigne de vaisseau Guy Vourc’h qui la commandait a été touché sur la plage ainsi que les deux chefs de section (officier des équipages Pinelli, maître principal Faure). Elle a eu, au traverser de la plage, 5 tués et 23 blessés graves. Le second maître de Montlaur, qui était le plus ancien des officiers mariniers, prend le commandement de cette troupe. La troupe 8 aura dans la matinée 1 tué et 17 blessés ; parmi ces derniers, le lieutenant de vaisseau Kieffer qui, malgré un large éclat de mortier à la cuisse, participera à l’action.



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Après une sorte de reclassement du personnel valide, la troupe 1 se met en route, saluée au passage par le colonel Dawson qui lui crie : « Allez-y ! Nous comptons sur vous ». Il a été blessé par balle à l’épaule gauche et par éclat à la tête. Chacun se dirige vers son objectif. L’ancien casino, tapis dans le sable, attend la troupe 1. (…) Cette troupe emprunte la route qui longe le littoral, vers l’est, en suivant les rails de l’ancien tramway. Il n’y a pas d’autre solution sur une trentaine de mètres : ce qui est fâcheux, car le feu allemand l’accompagne dans la même direction. Elle perd deux hommes. Obliquant à gauche, elle franchit la grille d’une petite propriété et progresse à couvert pendant 300 mètres environ, mais le tir l’a suivie et ce château minuscule à toit pointu se trouve singulièrement écorné. Le bosquet qui la couvre à la vue est devenu cible. (…)

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Il dort - 20 juin 1969

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Les pertes françaises sont de 66 hommes dont 10 tués.

… Les troupes françaises prennent contact avec le peu de population que compte Riva-Bella : les gens sortent finalement des abris où ils ont passé la nuit. Parmi eux on trouve quelques romanichels qui, extraits de Dieu sait quels camps, ont été employés par les Allemands pour construire  le « Mur de l’Atlantique ». Comme les Normands, ils paraissent étonnés que ceux qu’ils pensent être des soldats britanniques soient français.

On prend un repos d’une demi-heure, au cours duquel de nouvelles munitions sont distribuées.

Vers 13 heures, les Français qui cette fois ferment la marche, s’engagent sur la route de Colleville. Ils suivent un itinéraire déjà emprunté dans la matinée par le n° 6 commando : Colleville, Saint Aubin d’Arqunay (qui avait été plus particulièrement dur à emporter), Bénouville où ce commando avait fait la liaison avec les hommes du 9ème bataillon de parachutistes. L’arrivée de Lord Lovat, accompagné de son « piper » personnel, les excuses qu’il présenta  au Major Howard pour son retard (de quelques minutes) sur l’horaire prévu furent, parait-il, un spectacle émouvant. Les deux ponts qui traversent le canal, l’Orne et une bretelle qui les joint avaient été capturés pendant la nuit. Les postes de garde et les sentinelles avaient été mis hors de combat avant qu’ils aient eu le temps de faire sauter les ponts. C’est en souvenir de cette action que le pont tournant sur le canal s’appelle aujourd’hui « Pegasus Bridge », puisque Pégase est l’emblème des troupes aéroportées britanniques qui avaient cette nuit-là rendu à leurs camarades un insigne service. Il avait été prévu, en effet, qu’il ne serait peut-être pas possible d’empêcher cette destruction et qu’on aurait à franchir l’eau sur des canots pneumatiques et sur des « goatley boats ».

Les enregistrements audio sont extraits du témoignage de Guy de Montlaur le 6 juin 1969 sur Europe 1 à l’occasion du 25ème anniversaire du débarquement.

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Michael de Montlaur
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Le 30 mai 2010 à 18 h 03 min   

… La traversée vers la France commence avec la nuit qui tombe lentement. On n’a pas vu un seul avion de la Luftwaffe. Chacun s’installe à sa convenance : les uns dans les deux cales, d’autres s’enveloppent dans des couvertures et dorment paisiblement jusqu’au lever du jour. Le vent souffle force 5.

Le jour se lève tout embrumé. A bâbord, on peut voir un contre-torpilleur couler. Son arrière s’élève, solennel comme un menhir, noir sur la mer grise. Une partie de l’équipage barbote alentour. Les deux LCI moteurs en panne, se dandinent maintenant, à peut-être 6 nautiques du littoral. La France n’est pour les passagers qu’une mince bande de sable ocre-jaune. Il y a une houle de fond. On se remet en marche à 06 h 45. Le débarquement aura lieu à 07 h 20.

Pegasus before landing - janvier 1956

Maintenant, c’est un large ruban de terre et des maisons qui s’offrent aux yeux des fusiliers marins. La défense côtière les a pris à partie, et de petites lumières rouges et oranges s’allument devant eux, comme les plots d’un immense billard électrique. Le bruit est assourdissant. Les premières gerbes jaillissent autour des bâtiments. L’ordre est donné que tout le monde descende dans les cales pour s’équiper.

La défense côtière était constituée principalement par des canons de 88 millimètres, d’anciens 77 millimètres, des pièces de 50 et de 47 millimètres, des canons antiaériens, des mortiers de 80 et des mitrailleuses lourdes Maxim. La plage était aussi balayée par le feu ennemi de Merville (à 5400 m à l’est) qui couvrait les plages jusqu’à Lion-sur-Mer. Outre le redoute de Merville, la plus forte opposition provenait de l’ancien casino de Riva-Bella (rasé et remplacé par un blockhaus), lui-même couvert par la batterie du Château-d’Eau.

Au moment de se mettre à l’eau, il n’y a chez les Français que des blessés légers. Le pire a été évité puisque ni l’un ni l’autre des deux LCI n’a été coulé. Les passerelles ayant été arrachées par le tir des blockhaus, on saute à la mer. Malgré le poids des armes et des munitions, la « Mae West » et le « Ruck Sack » (qui recèle, pour quelques minutes, un peu d’air) aident à maintenir la tête hors de l’eau.

Il n’y a du reste pas plus de cinquante mètres à nager avant d’avoir pied.

Le débarquement a lieu à marée basse. Les allemands avaient fait ficher dans le sable des troncs d’arbres en haut desquels (à deux mètres du sol), on peut voir les « Tellerminen » destinées à faire sauter les péniches de débarquement.

Avant les commandos, le 2ème bataillon du East Yorkshire Regiment a été débarqué afin de faire exploser les mines anti-personnel et de fixer le feu ennemi, une fois la plage traversée. A l’heure où les français touchent terre, le East Yorkshire a déjà perdu 75 % de son effectif. Un char Sherman DD, qui l’avait appuyé de son tir, légèrement à droite des assaillants, brûle ainsi qu’un « Flailer Tank ».

Droit au coeur - juin 1955

Ceux des commandos qui traversent les 150 mètres que fait la plage en largeur, au pas de course, arrivent en général à atteindre l’angle mort où se trouve pour le moment la route du littoral. Ceux qui, au contraire cherchent à esquiver le tir ennemi en se jetant à terre sont tués ou blessés.

114 des 180 commandos français atteindront le lieu de ralliement. C’est une ancienne colonie de vacances, plus qu’à moitié démolie. Pourtant, avant d’y parvenir, il avait fallu traverser un champ de mines, encore clos de barbelés que surmontait la pancarte à tête de mort et tibias « Achtung Minen ». C’est le second maître Guy Hattu qui s’était chargé de cisailler les barbelés.

A l’abri relatif des murs en ruines, on décapelle les « ruck sacks », dont on retire les charges d’explosifs. On nettoie comme on peut les armes enduites de sable et de sel. C’est la chemise qui fait office de chiffon.

GdM in « La participation de la Marine française aux débarquements de Normandie de Corse et de Provence » – 1969

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Michael de Montlaur
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Le 22 mai 2010 à 19 h 52 min   

Je découvre encore de nouveaux documents. Ce sont les archives du Ministère de la Défense à Vincennes qui m’ont permis de voir le dossier « Résistance » de Montlaur.

Parmi ces documents, une recommandation auprès des Forces Françaises Libres du Général De Gaulle qu’il désire rejoindre. Ce document, rédigé à Lisbonne, est signé Ch Gorlier.

Ce même Gorlier est directeur d’un hôtel situé Praça do Rossio à Lisbonne :

L’Hôtel Avenida Palace serait-il le même où a séjourné Montlaur pendant ses trois mois passés à Lisbonne ? Et que dire de l’historique de l’hôtel présenté sur leur site… Un jeune homme parlant couramment le français, l’anglais et le portugais a dû… Qui sait ?

Guy de Montlaur - décembre 1942, Londres

Voici son acte d’engagement dans les FFL :

A l’époque, ce n’était qu’un bout de papier, maintenant, c’est une trace glorieuse. Surtout quand on connait la suite.

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Le 17 mai 2010 à 8 h 12 min   

Guy de Montlaur arrive en Angleterre en octobre 1942. Il est à la Caserne Surcouf début 1943.

… La troupe française tenait garnison à Criccieth (Pays de Galles). Chaque commando, pour avoir le droit de porter ce titre, avait dû suivre un entraînement spécial en Ecosse, à Achnacarry (Inverness). L’effort physique et moral demandé était sévère.

Mai 1943 trouvait les français à Eastbourne (Sussex). Après un séjour à Douvres (Kent), ils étaient à Seaford et Newhaven (Sussex). C’est au cours de l’hiver 1943-1944 que les Opérations Combinées les désignèrent pour effectuer des petits raids sur les côtes françaises, les iles anglo-normandes et la Hollande. Ces raids coutèrent la vie à neuf d’entre eux. Cinq autres français furent fait prisonniers mais s’évadèrent. (GdM in « La participation de la Marine française aux débarquements de Normandie de Corse et de Provence »).

En 1968, Montlaur se souvient.

La nuit dernière, au cours d’un bref interlude à ma présente insomnie, j’ai rêvé de Pierre Wallerand. J’ai revu en songe sa face têtue et bonne, ce mélange rare de dureté et d’immense bonté.

Pierre Wallerand est mort il y a presque vingt-cinq ans, à la nuit de Noël, en 1943.

Toute cette nuit du 14 juin 1968, j’ai essayé de retrouver la figure de Pierre Wallerand, j’ai dessiné beaucoup : en quête que j’étais de cet ami mort il y a longtemps. Je ne suis pas arrivé à concilier ce mélange parfait d’obstination et de saine gaieté.

Cet après-midi, le 16 juin, je pense avoir réussi à fixer, peut-être, cette face fraternelle. Même ma femme m’a dit que cette peinture lui rappelait les traits de cet ami.

Portrait de mon ami Pierre Wallerand - Mémorial de Caen

Je me suis alors senti plus à l’aise pour écrire un peu de la brève apparition qu’il a été pour moi et que je n’oublierai plus.

Il était Sergent-chef aux Special Service Brigades. On lui avait confié pour mission d’attaquer, tuer, ou peut-être faire prisonniers, les gens de la petite garnison allemande qui tenaient les blockhaus de Gravelines. On lui avait donné cinq hommes pour ce travail : les Quartiers-Maîtres Caron et Madec, les matelots Navrault, Pourcelot et Meunier. En raison du mauvais état de la mer son doris (moteur Austin) tomba en panne. Ils avaient en remorque un dinghy et pagayèrent jusqu’au rivage.

A l’atterrage, la situation était sans espoir puisqu’il n’y avait plus moyen, la mission accomplie, de regagner la Grande Bretagne. Il était 00.45 et, comme on l’a dit, la mer n’était pas d’huile.

Pierre Wallerand eut pour premier souci de mettre les cinq hommes qu’il avait à charge à l’abri – leur disant qu’il fallait tâcher d’obtenir des pêcheurs du coin des vêtements civils. Pour lui-même, il s’était réservé la meilleure part : il suffisait de rejoindre le Motor Torpedoe Boat qui était seulement à deux milles nautiques de la plage. Wallerand n’était pas évidemment un nageur de compétition. Il avait du fond. Il était costaud et avait une capacité thoracique au dessus de la normale. Il parvint à rejoindre le M.T.B. dont il espérait quelque miracle (on se demande lequel, car les M.T.B. n’avaient pas de canot de sauvetage). Quand, épuisé, il frappait les dernières brasses qui lui eussent permis de respirer, de réchauffer le pauvre corps costaud, mais à moitié gelé, l’Enseigne de Vaisseau Commandant qui ne l’avait pas vu non plus que le petit équipage – sauf un – donna l’ordre qu’on mette le cap sur Douvres. Au moment de la manœuvre d’appareillage, un seul matelot « aft » vit un corps « sucé » par les deux hélices des deux moteurs Rolls-Royce.

Pierre Wallerand était un sous-officier d’active. Il était invraisemblablement sérieux. Il avait son brevet de Chef de Section. Il était fait pour commander, pour être officier. Il avait fait connaissance en Espagne, au camp de Miranda del Obro, du colonel (à l’époque) Guy Schlesser qui – pour une raison que je n’ai pas pu savoir et ne saurai maintenant jamais – lui avait parlé de moi. (Il faut dire que Schlesser et moi – bien que je n’aie été à l’époque que Maréchal des Logis – avions de longues conversations, le soir, sur les formes que pouvait prendre notre guerre (la Russie, les Etats-Unis – c’était bien avant Pearl Harbour).

C'est comme celui qui peint après avoir vu un ami - janvier 1966

Toujours est-il que, quand, un beau matin je vis apparaître Pierre Wallerand, j’ai pensé qu’il était « de mon bord ». Il a eu la gentillesse de penser que j’étais du sien. Après Miranda, il avait fait un court séjour en Afrique du Nord, avait évidemment été déçu, s’était débrouillé je ne sais comment et nous avait rejoint à Cricceth (Galles du Nord).

Au début, il eut du mal à s’accoutumer aux mœurs en usage alors dans la Marine. Il lui déplaisait d’être tutoyé par un matelot, mains dans les poches et cigarette au bec. Je connais ce sentiment qu’on peut avoir de l’irrespect. Tous deux nous en avons parlé et nous sommes dit à peu près : tant pis pour la forme, s’ils sont assez bons pour casser la gueule des Allemands « comme toi et moi ».

Une autre chose dérangeait, puisqu’il venait de l’Infanterie. Il savait qu’avec « tout le barda » on « se tape 40 km par jour » (ce qui est idiot). Il ne savait pas qu’il est possible de marcher 7 milles en 55 ‘. Cela ne m’avait pas surpris,moi, pauvre ex-cavalier que j’étais. Au bout de deux jours Wallerand s’entraînait seul à marcher avant l’heure de l’appel.

Il était vraiment fait pour commander, au sens noble du terme : je veux dire indiquer, en des moments difficiles à ses hommes. « Ses » ne veut pas dire une possession quelconque – il veut dire que les gens dont on est responsable ont une relation affective avec celui qui les dirige – qu’ils ont en quelque sorte foi en celui qu’on leur a pour quelque temps attribué pour père, parce qu’ils sont souvent très jeunes et qu’ils ont peur, comme leur commandant, mais leur commandant est supposé avoir plus qu’eux, une certaine expérience. On risque, avec ce semblant de littérature de tomber dans le plus ordinaire des patriotismes pompiers… Et pourtant, quand on a vu des yeux remplis d’angoisse se tourner vers soi parce que……… Il n’est pas possible d’oublier. WALLERAND ne l’avait pas oublié qui s’était battu ferme en mai 1940, pourvu comme l’était l’Infanterie d’un équipement à peine revu depuis 1815. Ce qu’il savait : ses commandos savaient, le 24 décembre au soir, qu’il le savait. En cas de mort, ce n’est plus de confiance qu’il s’agit entre ceux qui sont commandés et celui qui commande : c’est une forme d’amour qui unit les uns et l’autre. Ce qui n’est pas toujours une sinécure pour l’autre.

Je crois que je n’ai jamais connu un homme aussi volontaire, aussi consciencieux, aussi énergique, aussi dévoué à ceux dont il ne considérait pas qu’ils étaient ses subordonnés mais chez qui naissait son espoir. Je n’ai de ma vie connu un tel honneur d’homme – un si grand courage.

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Michael de Montlaur
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Le 25 avril 2010 à 10 h 15 min   

Montlaur va tout faire pour sortir de France. On peut supposer que l’épisode suivant se déroule début 1942.

Dans la ville, Martin avait acquis la réputation qu’ont les gens « biens ». Il n’était plus palefrenier. Il était maintenant nanti. Personne n’aurait eu l’idée de se demander pourquoi il était nanti. Tout le monde l’était, puisque ce qu’on avait appelé « l’exode » était terminé et que le départ des exilés était un fait accompli. Chacun avait retrouvé son malheur ou son semi-bonheur des années 1939-1940.

Bien sûr il savait que des gens, britanniques, russes (depuis le mois de juillet 1941) mouraient pour quelque chose : mais quoi ? Le goût de la liberté pour eux et leurs enfants ? Pour la démocratie ? La bonne et sinistre blague !

Un jour, il décida d’aller à Tarbes (avec l’argent de Charlotte évidemment). Il y connaissait quelqu’un « d’important » qui fabriquait pour une marque d’automobiles importante, elle aussi, des gazogènes. Appelons cette personne L… Le palefrenier qu’il avait été devint tout d’un coup un relatif expert en gazogènes ! Ce n’était pas un métier difficile, surtout si l’on est arrivé à faire démarrer le matin l’étrange chaudière qui marchait au charbon de bois et si l’on s’est initié aux mystères du « by pass ». Un mois de stage à l’usine était bien suffisant. Et puis, il était aussi payé par le pompeux imbécile L…

L… « Je sais que vous parlez parfaitement le portugais : voici ce que je vous propose. J’ai, en ce moment, un marché avec Lisbonne. Ces imbéciles de portugais ne sont pas fichus de monter un gazogène sur une voiture. Encore moins savent-ils qu’un moteur Diesel est le rêve pour être équipé de la sorte. Vichy vous donnera un passeport. Vous aurez un visa de transit par l’Espagne et un visa d’un mois pour Lisbonne. C’est amplement suffisant. Débrouillez-vous à Port Bou pour aller jusqu’à Barcelone. De Barcelone à Madrid : vous vous débrouillerez aussi. Je peux vous donner, à votre départ de Toulouse, cinq mille francs. »
Martin « Merci, Monsieur »
L… « A votre arrivée à Madrid, passez à tel numéro Calle Arlaban. On vous donnera ce dont vous avez besoin pour aller à Lisbonne. »
Martin « Pardon Monsieur. J’ai vingt-quatre ans. Les Allemands ne laissent sortir de France que les hommes qui ont moins de seize ans ou plus de soixante ans. Il me semble que j’ai le mauvais âge. »

L… « Puisque je vous dis que je m’occupe des questions administratives ne vous occupez pas de ce qui ne vous regarde pas. De plus, on m’a dit que vous n’étiez pas le genre de petit con qui profiterait d’un court séjour à Lisbonne pour aller se joindre à ces cochons d’Anglais. Vous avez déjà reçu la croix de guerre deux fois des mains de deux officiers généraux français. Vous savez où est votre devoir. »

Hélas ! Le pauvre Martin ne savait pas très bien où était « son devoir ». Un devoir, pour lui, était quelque chose d’ennuyeux qu’on s’essaye à faire à l’école.

Chemin de fer - Mars 1950

« Martin » – Montlaur se rendra ensuite à Font-Romeu, puis Barcelone. Il y restera quelque temps, réussissant à communiquer avec les catalans grâce à un savant mélange de portugais et de français. Puis il part à Lisbonne via Madrid.
Le récit reprend :

Trois mois, depuis le 10 juillet 1942, s’écoulèrent à Lisbonne (pas un mois). Chaque semaine, il passait à la P.V.D.E (Policia de Vigilencia e de Defence do Estado) disant qu’il attendait un visa pour le Brésil. Il n’était pas mal vu des policiers portugais : ses papiers étaient en règle. S’ils avaient seulement su que la deuxième visite de Martin (la première étant à un senhor Rosa, garagiste, qui devait lui remettre un peu d’argent) avait été à l’Ambassade de Grande Bretagne ! On lui avait dit là (les britanniques savent une chose ignorée de beaucoup d’autres peuples : la confiance chez eux précède la méfiance) que la bonne connaissance qu’il avait du portugais, que sa nationalité française « régulière » était un atout – que, surtout, il ne connaissait pas l’anglais : tout cela pouvait servir. A quoi ?

Il a passé donc trois mois à Lisbonne à l’Hôtel Internacional de la Praça do Rossio, ou se baignant à Estoril. Faisant quoi ? Dieu seul le saura jamais. Peut-être rien.


Un jour, le 16 octobre, il valait mieux pour lui qu’il prît le Douglas de la K.L.M. Pour Bristol. Il prit l’autocar qui devait le conduire à l’aérodrome de Cintra – à demi-saoul et fatigué.

Le voyage jusqu’à Bristol s’est passé sans encombre. Martin avait pour voisin un prêtre irlandais qui venait de Rome (?). La pratique religieuse chez Martin était, pour le moins, réduite. Il avait tout de même un vague sentiment, une impression d’enfance, que si le vieux bi-moteur devait être abattu : ce serait une bonne chose que d’être assis à côté d’un « curé » et de mourir ensemble. Rien de tel ne se passa.

A l’arrivée, il pleuvait, il faisait un peu plus froid qu’au Portugal. On lui offrit une « nice cup o’tea ». Il la but comme les anciens sires devaient boire l’hydromel.

Un charmant personnage de l’Intelligence Service lui demanda : « savez-vous parler anglais ? »

Martin : « Un petit peu. Mais, comme vous le savez, je suis français. Je parle le portugais relativement bien ».

Le personnage qui interroge : « let’s try your english ».

Martin répondit en anglais aux diverses questions qu’on lui posait.

« Do you know, your english is not bad at all, for a Frenchman. Why is that ? »

Martin expliqua qu’il avait été élevé par une gouvernante irlandaise, née dans le Kent près de Canterbury. Le bonhomme avait l’air d’avoir envie de mourir de rire.

Le pauvre émigré eut alors le privilège d’être accompagné par un policier en civil jusqu’au train, jusqu’à Londres. Ce policier avait fait la guerre de 1914. Il était marié avec une française. A un certain moment Martin eut une envie pressante.

Martin : « Je suppose que vous devez m’accompagner. Je pourrais m’évader, me suicider – que sais-je ? »

L’Autre : « Non. Pas vous »

Arrivé à Paddington Station, à la grande surprise de Martin, une vieille Daimler noire les attendait. A la suite d’un itinéraire parfaitement inconnu de l’étranger qu’il était, l’Autre dit au chauffeur et à son passager aussi :

« Don’t you think it might be a good idea to show the foreigner what a pub looks like ? Let’s have the last one ».

Martin trouvait ça une bonne idée. Il n’avait jamais vu un pub de sa vie. On lui demanda ce qu’il voulait boire. Il dit « une Guiness ». Les autres dirent « Baaah ! Et commandèrent deux bitters ». Quand Martin versa sa bouteille de Guiness : Dieu, quelle catastrophe ! Il fallait même lui apprendre à incliner le verre et même si l’on ne veut pas avoir l’air complètement idiot, on est tout de même repéré par la serveuse et classé comme un « foreigner ».

Il était l’heure pour le patron de dire « Time, Gentlemen ».

Les trois lurons, qui étaient un peu devenus comme des amis depuis qu’ils avaient bu de la bière ensemble, s’en allèrent dans l’annexe de Wandsworth prison. On appelait ce lieu Patriotic School : cela avait été une école pour petites filles. Il n’y avait plus de petites ou de grandes filles. Il y avait des sirènes, à la place. Il y avait la guerre et les allemands.

Il arrive quelquefois que des imbéciles, des maquereaux manqués, fassent un jour partie de ce dont se réclament aujourd’hui les « intellectuels », les prébendiers d’une Liberté dont le nom même a perdu sa signification.

21/11/1972

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Michael de Montlaur
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Le 22 avril 2010 à 12 h 36 min   


Pendant qu’il était à Auch, Montlaur a « repeint »  l’insigne du régiment. Voici une photo de l’insigne qui se trouve peut-être encore sur la porte d’entrée de la caserne Espagne à Auch.

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